La place du cinéma

par Patrice Blouin

Comment convier le cinéma à la table de l'audiovisuel sans (trop) blesser les cinéphiles

Lorsque nous regardons aujourd’hui les premières images en mouvement (d’Edison, de Marey, de Muybridge, des Frères Lumières, etc.), nous ne voyons plus simplement l’invention d’un médium, le cinéma, mais l’ouverture d’une sphère audiovisuelle, beaucoup plus large et multiple, au sein de laquelle nous sommes comme « installés ». Si l’on veut tenter de décrire cette sphère sous un angle esthétique, c’est-à-dire sans en laisser l’étude aux seules sciences sociales, on n’a pas d’autre choix que d’abandonner les découpes traditionnelles, par medium et par genre, pour isoler les puissances et les champs qui apparaissent au sein de cet environnement – et en retracer a posteriori les généalogies.

Freaks de Tod Browning (1932)

Généalogies audiovisuelles

Ainsi, depuis une vingtaine d’années, la pratique quotidienne des blogs, chats et autres sites internet nous a rouvert les yeux aux jeux possibles d’écart et de rapprochement entre textes et images en mouvement. Or ces récréations artistiques remontent aux premières images filmées.

En effet les premières années de l’industrie audiovisuelle ne sont pas simplement celles de « l’émancipation progressive de l’image cinématographique du plateau théâtral » comme le raconte la légende dorée du septième art. Elles s’inscrivent aussi dans une histoire parallèle de l’impression. Dans une affaire de mise en page autant que de mise en scène.

Les grands chefs-d’œuvre de Feuillade jouent par exemple tout entier sur l’écart inédit entre la reproduction, déjà ancienne, des signes et celle, nouvelle, des documents. Ce qui est beau dans Fantômas et Les Vampires, et d’une beauté fantastique, c’est avant tout le rapport original entre les lettres et les corps. Et l’animation conjointe des unes et des autres.

Dancing Lady de Robert Z. Leonard (1933)

De même il existe une histoire serpent-de-mer des croisements entre image peinte et image enregistrée, qui remonte du XIXe siècle jusqu’à l’imagerie digitale. Les blockbusters numériques, et en particulier les films de super-héros (mais aussi les corrections Photoshop et les effets Snapchat) se déroulent essentiellement sur cette zone-frontière. Ce dont on ne cesse de jouir ici, sous des formes constamment renouvelées, c’est de la capacité merveilleuse de passer d’un corps « réel » (enregistré, documenté) à un autre « fantasmé » (peint, redessiné).

Les cas de ces puissances audiovisuelles spécifiques – graphique et scripturale – à la fois anciennes et nouvelles, permettent je crois d’illustrer à quel point l’utilisation des appareils d’enregistrement ne s’est jamais limitée à l’histoire du cinéma mais qu’ils ont servi également à d’autres causes artistiques.

Le cinéma : entre œil et optique

Et on pourrait continuer à lister les exemples. Mais je voudrais plutôt essayer de dire ici, en quelques mots, quelle place occupe le cinéma dans ce contexte. Autrement dit je voudrais essayer de parler du cinéma en tant que puissance audiovisuelle particulière parmi les autres puissances.

Cette tentative a une urgence propre dans la mesure où certains des critères historiques habituels de la spécificité cinématographique (comme la « salle obscure » ou le récit unitaire) sont récemment tombés en désuétude du fait de l’extraordinaire succès des séries télé et des diffuseurs Internet. Et cet écroulement catégoriel a laissé une part de la cinéphilie en plein désarroi. Tachons donc de lui proposer une solution simple et rapide à ses insomnies.

Sous l’angle audiovisuel, la puissance filmique est d’abord une puissance oculaire. Ce qui peut sembler naturel mais ne constitue pas un critère nécessaire au sein de la sphère audiovisuelle dans laquelle le corps burlesque, ou l’écriture dramatique, ou la frontière signe / document, etc. peuvent tout aussi légitimement occuper la première place.

Cette puissance oculaire se définit ensuite par la mise en place d’un certain rapport entre un œil humain et une optique mécanique. L’invention du cinéma, comme art prothétique, se confond avec l’invention de ce rapport – de cette mesure.

Les opérateurs des frères Lumière ne cherchaient qu’à voir le réel : de leur voyage ils ramenaient des « vues ». Mais, à partir des années 10, un type nouveau de réalisateur, sur le modèle glorieux de D.W. Griffith, ont commencé à le regarder en inventant des gestes d’enregistrement tout à fait imprévus (gros plan, montage parallèle alterné, etc.) impliquant une articulation inédite à la machine. Du désir singulier s’est alors inscrit, à travers l’objectif, jusque dans le document.

Spider-Man: Homecoming de Jon Watts (2017)

Durant le reste de son histoire, et jusqu’à aujourd’hui, le cinéma n’a cessé d’approfondir et de réinventer cette dialectique première entre regard et enregistrement, entre œil et optique. Ce qui fait de la mise en scène cinématographique, un art de la maîtrise contrariée comme on peut le percevoir aussi bien dans les scénarios de films-cultes (Les Contrebandiers de Moonfleet, Autopsie d’un meurtre, etc.) que dans l’hésitation usuelle entre deux termes proches et pourtant distincts : « scène » et « plan » : qu’est-ce qu’une scène en effet si ce n’est ce qui vient perturber le plan ?

Et c’est cette hésitation originelle qui a permis au cinéma d’être le grand art narratif du XXe en faisant trembler chaque récit de ce trouble si particulier qui fait que chaque film, quelque soit ses principes de fabulation, est toujours aussi un documentaire sur son propre tournage.

Deuil symbolique

En tant que puissance audiovisuelle spécifique, la place du cinéma, aujourd’hui comme hier, est donc assurée puisqu’elle ouvre un champ propre et que ce champ n’a rien à voir ni avec le type du récit, ni avec le cadre de diffusion. Et s’il y en avait besoin, un chef-d’œuvre comme le dernier Twin Peaks en a fait récemment la démonstration.

Mais il est possible que l’enjeu ne soit pas ici simplement artistique. De fait la seule place que le cinéma ait réellement perdu ces dernières années, est avant tout une place symbolique. Le cinéma n’est plus actuellement cette instance légitimatrice dominant l’ensemble du domaine audiovisuel. Et il est probable qu’une part des cinéphiles regrette aussi ce lieu de pouvoir.

Un trop grand nombre d’entre eux continuent encore de circuler à travers champs, drapés dans l’imperium cinématographique, tel Sardanapale, ou Norma Desmond, houspillant les images, leur reprochant de n’être pas du cinéma – sans prendre en considération que la plupart n’ont jamais cherché à l’être et qu’elles ont par ailleurs leurs beautés propres.

La chose n’est pas nouvelle sans doute. Les mêmes critiques qui reprochaient leur bêtise aux comédies musicales des années 30 reprochent aujourd’hui leur stupidité aux films de super héros sans comprendre que ce qui vaut ici et là, ce n’est pas le film comme unité narrative, portée par l’œil augmenté du metteur en scène, mais les jaillissements ponctuels (ballets ou combats) au travers desquels s’expriment d’autres puissances audiovisuelles (lyrique ou graphique).

Cependant l’autonomie des différents champs s’est si considérablement renforcée, ces vingt dernières années, que le maintien acharné de ce surplomb critique devient chaque jour plus extravagant. Si la cinéphilie veut ainsi retrouver sa santé, sa joie et l’acuité ancienne de son jugement, il faut qu’elle se résolve à faire, une fois pour toutes, son aggiornamento. Car il n’est plus possible aujourd’hui de célébrer la place artistique du cinéma sans faire auparavant le deuil de sa place symbolique.

Écrit par

Patrice Blouin

Ecrivain, critique de cinéma et professeur d’histoire des idées à la Villa Arson. Il a publié de nombreux articles dans différentes revues et magazines "Artpress", "Les Cahiers du cinéma", "Les Inrockuptibles", "Trafic", "Critique", "Fresh Théorie". En 2009, il a publié un premier roman, "Tino et Tina" aux Ed. L’Arbalète / Gallimard. Son dernier ouvrage "Magie industrielle" (Hélium, 2016) « pioche ses mots et ses images chez "Ovide" et dans "Matrix", chez Bashung et dans "Iron Man", chez Chevillard et dans "Terminator"… » Vient de paraître aux éditions MF, "Les champs de l’audiovisuel" en vente sur http://bookwitty.com