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Moins que zéro ou le Western sous la neige (Part 2 - Huis clos dans le blizzard)

par Olivier Marro

Quand le général hiver a tout recouvert de son épais manteau blanc, il faut apprendre à vivre, - ou survivre - en promiscuité. Plus de territoires à conquérir. Le Western braque sa camera vers l’intérieur, vers ses protagonistes. Un temps idéal pour laver son linge sale en famille ou régler ses comptes avec le genre humain.

Day of the Outlaw: Un western dreyerien

La « Chevauchée des Bannis » d’André de Toth est un western non balisé en noir et blanc. Un long huit clos étouffant qui débouche sur une fin inattendue. Il aura pu rebuter par son coté discursif, sa théâtralité mais le genre n’as pas attendu que tombe la neige pour faire une peinture intimiste de l’Amérique. Nicholas Ray avait fait de « Johnny Guitare » un western romantique dont l’intrigue passionnelle se déroulait dans un saloon. Avec les Bannis, André de Toth, d’origine austro hongroise et surnommé le « quatrième borgne d’Hollywood », nous livre en 1958 sa version western de « En attendant Godot » réunissant dans un lieu unique, hors du temps - la neige a coupé les ponts - deux hommes en quête d’un salut, d’une rédemption. Le décor est planté : quelques baraquements épars au milieu d’une morne plaine enneigée, un saloon et une épicerie aux rayonnages spartiates, un noir et blanc qui décline les nuances de gris. Le réalisateur a mis au placard tout l’exotisme du grand Ouest pour se recentrer sur ses personnages.

Day of the Outlaw (1959) Day of the Outlaw (1959)

À plus d’un titre, Day of the Outlaw illustre ce que Bertrand Tavernier qualifiait de "western dreyerien". On peut aussi y sentir aussi le poids du film noir tant la photo est léchée et la psychologie des personnages ambigüe. The Outlaw, c’est avant tout le lieu de la discorde. Un ring blanc où s’opposent d’abord éleveurs et fermiers pour une histoire de partage de terre. Avec l’arrivée subite d’une bande de renégats venant de dérober la solde de l’armée, c’est au tour de deux hommes de s’affronter. L’ex capitaine cynique qui les mène et un ranchero local, désenchanté (Robert Ryan). La neige qui rend toute fuite vaine exacerbe les tensions entre cette communauté isolée et les mercenaires sans foi ni loi piégés dans un cul-de-sac. Leur seule issue sera de trouver une brèche dans la montagne qui s’est refermée sur eux : une piste inconnue de tous y compris de son guide improvisé (Robert Ryan) qui relève le défi dans le seul but de libérer la bourgade de ses assiégeurs.
La dernière partie, relate cette quête suicidaire dans la tourmente. Un seul réchappera de cette véritable retraite de Russie : le vieux capitaine (Burl Ives) – affaibli par une blessure - court vers la mort entraînant avec lui ses complices.
Surprenantes images que cette traversée du Styx où les chevaux s’enfoncent dans la neige et les protagonistes tombent les uns après les autres dans une gorge immaculée qui ressemble à une immense glacière. Robert Ryan, leur passeur, en profitera pour les éliminer sans tirer une seule cartouche, laissant la nature faire son œuvre à l’instar de cette séquence où l’un des bandits qui le tient en joue avec son fusil est incapable de tirer à cause de ses engelures.
Dans les bannis, la nature est la seule justice encore possible quand les hommes ne sont plus en mesure de l’assurer. Quoique peu réjouissante, la fin est morale à l’image de ce western âpre et crépusculaire qui inspira Tarantino pour ses « Huit Salopards ». Le village fut construit sur le plateau de Dutchman Flat, régulièrement enneigé et impraticable par la route. « L’équipe dut affronter pendant deux semaines le froid et le blizzard, des conditions climatiques qui contribuèrent à l'authenticité du film » rapporte Philippe Garnier dans « Blanc comme Neige ». La véracité était la priorité du réalisateur qui lors d’un entretien en 1993 avec Bertrand Tavernier expliquait « Habituellement les héros de western étaient tellement bons qu’ils pouvaient marcher avec une auréole au-dessus de la tête, ou tellement mauvais que Lucifer aurait pu venir prendre des leçons. J’aimais les gens et j’essayais de montrer de véritables êtres humains. Les personnages de Day of the Outlaw m’étaient très proches, car j’avais commencé à gagner ma vie comme cow-boy. Cette histoire est vraie et j’ai essayé de la rendre aussi réelle que possible » *

Petits meurtres en famille

Dans une veine proche, « Track of the Cat » est un psychodrame autour d'une famille de fermiers du Midwest installés au milieu de nulle part et tentant de survivre à l’hiver. Composée de trois fils, d'une mère tyrannique et manipulatrice, d'un père alcoolique et démissionnaire, d’une sœur Grace (Teresa Wright) et de la fiancée promise au cadet, ce clan vivant coupé du monde doit composer avec le climat. Et bientôt, avec la menace du monde extérieur. Ici, pas de peaux rouges scalpeurs, le seul indien est Joe Sam, un apache sans âge servant de factotum. Pas de hordes de tueurs, non plus ! L’ennemi juré est une chat sauvage qui, dès les première neiges, sème la terreur dans la région mais surtout dans les esprits tel un monstre chimérique, à la manière du chien des Baskerville. Mais le véritable péril est en la demeure. Curt, l’aîné, arrogant, cynique - un rôle sur mesure pour Robert Mitchum - n’a qu’une obsession : se débarrasser de ses deux frères (Arthur, un poète idéaliste, et Harold, un teenager emprunté) afin de s’imposer comme le chef de clan et prendre le contrôle du ranch avec l’appui de sa mère. Dès lors, cette chasse à la panthère qui entraîne les trois frères dans une nature hostile se changera en un règlement de compte plus psychologique que spectaculaire. La panthère hante le film du début à la fin tragique mais on ne la verra jamais si ce n’est sous la forme d’une statuette de bois taillée par le vieil indien shaman. Ce qui lui confère une dimension plus mystérieuse et inquiétante... Existe-elle ? N’est-elle pas une extension de Curt, un Caïn aux ambitions destructives et primitives ? Le spectre du lynx des neiges sert de catalyseur, d’alibi pour rappeler que le plus sauvage n’est pas toujours l’animal farouche que l’on traque.

Track of the Cat  (1954) Track of the Cat (1954)
Par sa forme « Track of the Cat » déroge aussi à la règle. On rentre dans l’histoire par l’intérieur de ses personnages plus que par les grands espaces de l’Ouest. Souhaité par William Wellman comme un film en noir et blanc tourné en couleurs, la blancheur de la neige occupe tout l’écran et contraste avec les rares vêtements colorés portés par les acteurs. Le plus visible étant le manteau à larges rayures rouges et noires de Curt. La ferme isolée n’apparaît jamais dans la nuit comme le home sweet home traditionnel. Elle est menaçante comme cette tragédie familiale vénéneuse. Un climat oppressant teinté de fantastique baigne ce décor glaçant confirmant le talent d’esthète rigoureux de William Wellman. Cet ultime western du réalisateur est une œuvre introspective et étrange, la moins populaire de sa filmographie au point de n’être jamais sortie en France. Trop atypique et pas assez démonstratif pour l’époque, ce western produit (étrangement) par John Wayne et Robert Fellows demeure une insolite diatribe sur les vertus de la famille puritaine américaine !

Les cavaliers de l’apocalypse

Avec Pale rider en 1985, on découvre une autre communauté vivant en autarcie dans la région qui connue la véritable ruée vers l’or. Des familles de prospecteurs sont harcelées par un riche industriel. Celui-ci convoite leurs concessions qui, grâce à un nouveau procédé de fracture de la roche, pourraient s’avérer un véritable filon. La communauté agressée doit choisir : partir ou résister. Un étranger surgit de nulle part va leur apporter un soutient aussi spirituel que physique, leur permettant de faire front ensemble contre l’ennemi.
Dès l’entrée en scène du cavalier solitaire, la dimension symbolique est donnée. La neige est de mauvais augure, un tapis blanc clairsemé qui rend son apparition fantomatique au cœur d’une forêt de bouleaux. Le cavalier est un messager. « Et voici qu’apparut un cheval de couleur pâle. Celui qui le montait se nommait Mort et l’Enfer l’accompagnait ! » sont les saintes écritures que lit une adolescente alors même que son père conduit l’étrange cavalier au village des mineurs récemment dévasté. Clint Eastwood ne s’en cache pas : il adore jouer avec les mythes, les archétypes. Et la religion, sur ce plan, n’est pas en reste. Chacune de ses scènes-clés est surlignée d’emprunt à la bible. Le cavalier pâle, (le titre du film), est lui même tiré de l'Apocalypse selon Saint Jean. Une prophétie qui dévoile le sens divin de son époque et comment le peuple de Dieu sera bientôt délivré. Film sur la rédemption, Pale Rider l’est à en tous points. Le héros incarné par Eastwood est un pasteur venu porter la bonne parole… avec une bible et un colt. Avec ce personnage l’acteur/ réalisateur règle la hausse plus haute qu’en 1973.

Pale Rider (1985) Pale Rider (1985)
Son « homme des hautes plaines », encore sous l’influence du « Spaghetti », n’était mu alors que par le désir de vengeance. Tout en restant fidèle à son héritage, il brouille les pistes, joue avec son propre mythe. On n’en attendait pas moins de cet américain révélé par Don Siegel (Dirty Harry) et Sergio Léone (la trilogie du Dollars). L’armée des suppléants en longs manteaux renvoie à « Il était une fois l’Ouest » comme à la allégorie des cavaliers de l’apocalypse (précisément au nombre de sept). Quant au flegme du pistolero, il s’est changé en froideur, gravité, au point que le sauveur est un être désincarné plus proche de l’archétype que de l’homme. Le réalisateur confiera à la presse, qu'il faut prendre ce révérend comme un "revenant". Pale Rider est, à ce titre, bien plus qu'un western. C’est pour Eastwood un film militant sur la foi, une foi toute baptiste car il y est dit que celui qui cède face aux forces du mal est aussi coupable que celui venu porter la discorde. On notera la subtile utilisation de la neige dans ce film tourné en lumière naturelle. Elle y est plus ou moins présente, opérant tel un potentiomètre de la dramaturgie. Ainsi, à chaque fois qu’elle apparaît dans le paysage, la tension monte et la violence explose comme dans la scène où un des « tamiseurs » vient provoquer à la ville l’industriel et ses sbires. Cette neige fraiche qui recouvre subitement tout sera son linceul. Venu seul et sous l’emprise de l’alcool, il finira criblé de balles sous un tir collectif nourri digne d’un carnage à la Peckinpah. La neige est-elle une métaphore visuelle venue souligner l’opposition entre le bien et le mal ? Clint Eastwood ouvre une piste « J'ai toujours été fasciné par les histoires de la Bible et par leur correspondance avec la mythologie du western. Deux de mes préoccupations dans Pale Rider étaient de montrer le côté historique de l'histoire, et aussi l'écologie, la façon dont les grandes compagnies s'attaquent à la nature. On a souvent montré le soleil dans les westerns. Je voulais que le mien soit comme dans la vie, mi-jour, mi-nuit »*

Noir comme Neige

Autant Pale Rider offre une lueur d’espoir dans ce monde de brutes, autant en 1968 sort sur les écrans un western qui fera date par sa vision nihiliste du Far West. « Le Grand Silence » est signé Sergio Corbucci. Ancien collaborateur de Sergio Léone, le réalisateur avait déjà fait scandale deux ans avant avec « Django », un Western spaghetti radical, ténébreux et sanglant pour l’époque. Pasolini s’était-il invité au script ? Non, c’est toute l’Italie qui se profilait dans ce bain de violence, un pays devenu le théâtre d’excès du terrorisme, de la mafia sur fond de fascisme conservateur et de corruption. Des ingrédients qui entrent dans la composition de la sauce détonante du « spaghetti » mais jamais avec autant de férocité qu’ici ! Dans l’Utah, la rigueur de l’hiver 1898 est telle qu’elle pousse renégats et paysans affamés à sortir du bois pour piller les villages. Des chasseurs de prime « polyvalents » viennent grossir les rangs de ces hordes dont le cruel Tigrero (Klaus Kinski) qui va devoir en découdre avec un dénommé "Silence". Un pistolero muet, énigmatique incarné par Jean-Louis Trintignant qui reconnaitra avoir eu l’un de ses meilleurs rôles et sans avoir un seul mot à prononcer ! Les deux acteurs sont des habitués de Cineccita.

Bienvenue dans l’enfer de Dante sans les flammes, mais glacial, jonché de cadavres congelés dans la neige par les chasseurs de primes.
Le film sera tourné en Italie à Cortina d'Ampezzo, une station de ski des Dolomites. Tous ces ingrédients feront de ce spaghetti, une œuvre atypique qui rassemblera aficionados du genre transalpin et puristes du western ricain, pourtant farouchement opposés. Il faut dire que « le Grand Silence » ne fait pas de quartier dans sa vision sulfureuse d’un Ouest livré aux crapules, charognards et spéculateurs. Bienvenue dans l’enfer de Dante sans les flammes, mais glacial, jonché de cadavres congelés dans la neige par les chasseurs de primes. Une idée vite reprise par Tarantino dans « Les Huit Salopards ». Sergio Corbucci créa véritablement le choc en faisant triompher le mal absolu dans un dernier quart d’heure qui n’a rien d’américain. Aucune place pour l’héroïsme ici. Les plus corrompus ont le dernier mot. Le duel dans la neige entre l’infâme Tigrero et Silence (armé d’un étrange Mauser à étui-crosse) voit ce dernier tomber (au ralenti) sous les balles telle une figure christique, refermant cette ballade macabre sur une note sinistre sans issue. Ce qui a le plus choqué n’est pas tant cette vision déshumanisée du Far West mais l’intention du réalisateur qui tend à montrer que l’homme est foncièrement mauvais, prisonnier de bas instincts qui le conduisent inéluctablement à sa perte ; la société, la morale, la religion ne pouvant rien changer à cette fatalité.

Une philosophie qui ne fut pas du goût des spectateurs et notamment d’un italien qui, rapporte l’épouse du réalisateur, revint le lendemain dans la salle revoir le film. Mais au moment où Kinski s’apprêtait à abattre son adversaire, ce dernier se leva arme au poing et lui tira dessus. Ce qui est sûr c’est que les producteurs furent les premiers à exiger une conclusion plus recevable. Le réalisateur s’exécuta et proposa une fin si volontairement bâclée qu’elle ne put être retenue. Ce happy end existe et fait partie des bonus du DVD. Au-delà de son nihilisme qui lui valut d’être interdit dans plusieurs pays, « Il Grande Silenzio » brille par sa mise en scène, son esthétisme. Jamais la neige n’a été si froide, si belle. Toute l’œuvre au noir de Corbucci baigne dans un climat fantasmagorique où le paysage ouaté tranche avec le propos, où les protagonistes se profilent comme les feux follets d’un monde agonisant. La musique d’Ennio Morricone fit définitivement de ce western un film épique, hors norme, indémodable, la face obscure de Sergio Léone.

*Interview de Clint Eastwood par Hélène Merrick, Clap, juin 1985.
*Propos rapportés dans « Amis américains » De Bertrand Tavernier (Actes Sud)

Écrit par

Olivier Marro