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Moins que zéro ou le Western sous la neige (Part 1)

par Olivier Marro

À la simple évocation du Far West, vous voyez déjà de vastes étendues où le vert des prairies rencontre à l’infini le bleu du ciel, des déserts brulés de soleil blanc et piqués de cactus. Et bien non, on peut aussi « chopper un bon refroidissement » dans le Grand Ouest ! Sale temps pour les garçons vachers, le baromètre n’est plus au beau fixe. Du Grand Silence à Jeremiah Johnson : il neige à gros flocons sur le rêve américain.

Le Far West est le nom anglais de l'Ouest américain. Ce terme désigne aussi une période historique des États-Unis qui s'est déroulée au XIX siècle. Au figuré, « Far West » qualifie un endroit où règne la loi du plus fort et l'anomie, un état qui caractérise une situation sociale marquée par la perte des valeurs (morales, religieuses, civiques...) au point que les lois ne sont plus en mesure de garantir l’ordre et la régulation d’une communauté. Ne dit-on pas que, lorsque tout semble partir à vau-l’eau c’est le Far West ?

La fièvre de l’or

Au grand écran, les premières neiges tombèrent sur le Far West avec « la ruée vers l’or ». Le film de Chaplin est un western romance, un genre pionnier qui en 1925 est encore réduit à relater des haut faits historiques ou à divertir la classe ouvrière de comédies burlesques truffées d’acrobaties. C’est pourtant à un épisode fondateur du mythe auquel nous convie Charlot qui n’était encore que Charlie. « La Ruée vers l’or » relate les affres d’un petit chercheur d’or crédule et solitaire, qui fera fortune en s’associant avec un prospecteur plus chanceux qui découvrira lui une « montagne d’or ».

La ruée vers l'or © Roy Export Company Establishment, courtesy Musée de l'Elysée - Lausanne La ruée vers l'or © Roy Export Company Establishment, courtesy Musée de l'Elysée - Lausanne
C’est donc bien du rêve américain que nous parle Chaplin. Et tout n’y est pas rose, le « home sweet home » est en équilibre instable au bord d’une falaise et on finit par bouffer ses godillots. Le tournage débuta dans la Sierra Nevada où fut édifié, le village des prospecteurs. Mais suite à divers problèmes, le film dû être presqu’entièrement retourné en studio. Ne subsisteront des extérieurs que la fameuse scène où l’on voit une longue file de chercheurs d’or gravir la montagne enneigée et un plan où Chaplin glisse sur une pente ! Muet lors de sa sortie, le film fit l'objet d’une reprise sonorisée en 1942 par son auteur mais également raccourcie. Cette version amputée de scènes-clés transforme le film en romance universelle mais voit sa charge contre le rêve américain allégée. En 42, Chaplin milite pour que les USA entrent en guerre en Europe contre le nazisme. En même temps il est suspecté d’être un sympathisant communiste. Dans ce contexte, le réalisateur a pu être tenté de revoir sa copie en la dégraissant de ce qui pourrait être pris pour de l’antipatriotisme. Malgré tout, la neige pas très claire de cette « Ruée vers l’or » annonce d’emblée que le western est un genre en prise avec les soubresauts de l’Amérique profonde.

Nouvel Hollywood et Anti western

Le miracle de la terre promise célébré par la première génération de réalisateurs va progressivement tourner au mirage. Dès la fin des années 50, l’Ouest devient aussi le théâtre du génocide indien, celui où règne la loi du plus brutal et du plus cupide. Des dérives pointées par le western qui offre une belle prise aux passions extrêmes. Le point culminant de cette autocritique sera atteint dans les années 70.
Changement de cavalier et de décor ! Le panorama du grand Ouest si rayonnant en cinémascope fait place à des paysages moins séduisants, soumis à des conditions climatiques peu propices à l’épanouissement. La neige n’est jamais tombée aussi drue qu’avec l’éclosion du nouvel Hollywood. Une génération de réalisateurs d’Arthur Penn à Altman via Peckinpah - autour de ses leaders autoproclamés Coppola et Scorcese - s’intéresse de près à la société américaine n’hésitant pas à mettre sur la sellette les valeurs de ses aïeuls. Dans le collimateur : la religion du colt, la justice et le pouvoir corrompu ! Voilà que se profile une galerie de portraits qui laisse un gout amer de dollars rouillés dans la bouche. Aux antipodes du Far West des pères fondateurs, cet « Anti Western » déboulonne le mythe, dévoile la face obscure de l’Eldorado. Et les premiers rôles ne sont plus des justiciers étoilés mais des crapules ou des hommes qui doutent, peinent à trouver leur place dans une nature inhospitalière aux antipodes de l’utopie qui présida à la conquête pionnière…

Quand l’Ouest cesse d’être le grand rêve, il devient purgatoire, cauchemar. Le western aux grandioses étendues ne lave pas plus blanc, à l’instar des illustres lessives de Messieurs Procter and Gamble, deux fabricants de savons qui, en 1837, créèrent leur entreprise : l’un des premiers conglomérats aujourd’hui encore coté en bourse avec un chiffre d'affaires de plus de 65 milliards de dollars.

L’Outsider ou le déclin de l’empire américain

La neige est un contre-pied météorologique qui servira la cause de certains réalisateurs souhaitant faire découvrir le Grand Ouest hors saison. Une contrée moins glorieuse traversée par des solitaires, des parias, des « désarçonnés » qui errent dans ce qui devient le no man’s land. Des hommes dans la tourmente qui ne sont pas rentrés dans les rangs. Qu’ils soient désenchantés ou rebelles leurs problèmes ne peuvent plus se régler à coups de revolvers !

John McCabe : Ma petite entreprise !

C’est en 1971 que sort sur les écrans « McCabe & Mrs. Miller », un western qui brouille la donne. Robert Altman s’empare du genre pour mettre cul par dessus tête l’Ouest et ses mythes. Son héros n'en est pas un, même s’il le feint lorsqu’il débarque à Presbyterian Church, petite ville minière débutant dans la carrière. Cavalier venu de nulle part (la rumeur prétend qu’il a abattu un hors la loi), l’étranger s’avère un joueur aussi habile aux cartes qu’en affaires. En premier choix, le réalisateur donne sa faveur à l’acteur Elliott Gould pour incarner son personnage, mais les studios renâclant, ce fut Waren Beatty qui endossa le frac et le melon de McCabe (clin d’œil au Chaplin de la Ruée ?). Ce rôle lui va comme un gant, lui qui fut dans la vie à la fois un businessman (producteur, réalisateur, acteur), un play boy libertaire ainsi qu’un militant de la gauche américaine (il produisit et réalisa Red et soutint plus tard le candidat démocrate Al Gore).

McCabe & Mrs. Miller (1971) McCabe & Mrs. Miller (1971)

McCabe & Mrs. Miller raconte l’aventure d’un apprenti libéral qui décide de monter un bordel dans un patelin miteux mais plein d’avenir. Il s’acoquine avec Mrs Miller (Julie Christie), une mère maquerelle qui a de l’ambition. Mais, les suppôts du grand capital, qui commencent à déployer leurs ailes désireux de faire main basse sur la ville usent de leurs pouvoirs pour tuer dans l’œuf cette libre entreprise.

Altman réputé pour ses convictions « anti hollywoodiennes » qui s’est fait remarqué en 1969 avec MASH, farce brulot sur le Vietnam, monte au créneau pour pointer cette fois les économies d’échelle que rien n’arrêtent. McCabe a résisté aux rigueurs du climat mais quelles seront ses chances face à des financiers sans scrupules et des tueurs à gages ? L’autre grande force d’Altman est d’avoir su reconstituer cette bourgade minière du début du siècle. Un tour de force qui monopolisa durant deux mois une armada d’ouvriers pour bâtir le décor au fur et mesure que la ville s’agrandît à l’écran et notamment le bordel, au cœur de l’intrigue. Altman, fait de ce village-refuge aux boiseries grisâtres et aux bruns putrides un autre personnage qui donne la réplique à de pauvres diables qui se débattent dans la boue et la neige. La « berceuse protest song » signée Leonard Cohen finira de conférer à ce film à fois contestataire et désabusé un charme suranné, inusable comme son sujet.

Jeremiah Johnson : le plus sauvage d’entre tous !

Un an plus tard apparaît sur la toile un autre personnage emblématique de l’anti western : Jeremiah Johnson. Le film de Sidney Pollack n’est pas non plus de facture classique. Comme pour McCabe, toute l’intrigue est construite autour de son personnage central. Le succès de Jeremiah Johnson n’est pas tant dans l’aventure hors norme que vit ce trappeur malgré lui - lointain cousin de ce celui de Jack London dans « L’appel de la foret » - mais dans l’esprit que Pollack va insuffler à son œuvre. Le parcours de Jeremiah Johnson renvoi ainsi à une tradition du récit épique propre à la culture américaine ; un exercice de style qui consiste à évoquer la relation de l’individu à la société et d’un homme seul face à la nature. Le script colle de prés à l’histoire singulière mais bien réelle d’un trappeur qui défraya la chronique. John Garrison, sorte d’Hercule (1,80 m pour 90 kg) est né en 1824 dans le New Jersey. Engagé dans la Marine, il déserte en 1846 après avoir rossé un officier.

Même s’il est sous l’influence du nouvel Hollywood, « Jeremiah Johnson » demeure un film transgenre, entre aventure, western, documentaire et poème lyrique, témoin de son temps mais intemporel dans son propos.
Sous le pseudo de John Johnson, il devient trappeur avec l’aide d’un vieux chasseur qui lui inculque les lois de la survie dans le Montana. S’étant rapproché de la tribu des "Tètes Plates" il épouse une des leur mais tout bascule lorsque revenant d’une chasse, il découvre que sa femme enceinte a été assassinée par une tribu voisine : les indiens Crows (Corbeaux). Dès lors commence pour ce « mountain man » un étrange périple solitaire entre vengeance, rédemption et survivance dans une nature farouche où l’homme n’a d’autre choix que de devenir un redoutable prédateur y compris pour ses semblables. La revanche de John Johnson durera vingt ans décimant des dizaines de Crows qui le rebaptisèrent "Johnson le mangeur de foie" (Liver-eating Johnson) car pour inspirer la terreur à ses ennemis, le trappeur ne se contente pas de les scalper mais les éventre pour manger leur foie. Anecdote ou légende ? S’inspirant largement de cette trajectoire d’un banni fuyant la civilisation pour devenir de son vivant une icône, Pollack fera de son film un western hivernal, rude, allégorique. Une œuvre qui en 1972 fait écho à la violence qui règne en ces années de Vietnam mais s’impose comme un hymne pastoral où le mutin n’est plus soumis à la loi des hommes mais à celle de la nature.
Robert Redford alias Jérémia Johnson et John Johnson Robert Redford alias Jérémia Johnson et John Johnson
Après 20 ans de « purges », Johnson finira par pacifier avec les "Crows". Pour autant, il livrera d’autres batailles, engagé dans l’armée nordiste puis comme shérif dans une ville du Montana. Il rendra l’âme le 21 janvier 1900 dans un hôpital pour vétérans. Après la sortie du film de Pollack, le corps de John Johnson fut déplacé et enterré en grandes pompes dans le Wyoming devant des milliers de personnes dont Robert Redford, son alter ego à l’écran qui portera son cercueil lors de la cérémonie. Même s’il est sous l’influence du nouvel Hollywood « Jeremiah Johnson » demeure un film transgenre, entre aventure, western, documentaire et poème lyrique, témoin de son temps mais intemporel dans son propos. Pollack fait suer les humeurs du moment mais s’en détache aussi sûrement qu’il aura su prendre ses distances avec le western de ses pères. La figure mystique, errante de Jeremiah Johnson tranche radicalement avec celle d’un baroudeur viril à la John Wayne. Sa vision du monde indien, dans la veine du révisionnisme entamée avec « Little big man » rebat les cartes. Point d’exotisme ici ! Les différentes ethnies ne sont plus des caricatures de démons mais décrites avec un souci d’authenticité au travers de leurs parures, rites, ou attitudes vis a vis de l’intrus blanc. Et si son héros pactise avec certains ou en tue d’autres, pas de motif réactionnaire en vue. La survie dicte ses seules règles. L’ennemi est intérieur. C’est sans fleurs au fusil ou dans les cheveux que Pollack convoque dans les montagnes rocheuses le naturalisme, un retour à la nature porté par le mouvement hippie. Mais ici cet état sauvage devient le cœur de chauffe d’un romantisme s’abreuvant à la source du primitivisme. Sur le mode du « wilderness » cher à cette nouvelle vague cinématographique célébrant le road movie, Pollack fait ressurgir les vieux démons de la sauvagerie. Il rudoie le genre tout en restant dans les traces d’une croyance populaire américaine qui veut que la nature qui cache en elle une menace, soit un refuge fatal à notre genre. C’est dans ce territoire imaginaire où s’affronte civilisation puritaine et monde sauvage, qu’il nous immerge, exaltant les saisons du paradis perdu, en s’attardant sur le général Hiver et son linceul blanc dans lequel finira pas se perdre son héros dépossédé de tout repères.

Écrit par

Olivier Marro