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Le Plan Fixe

Si le plan fixe est le plan le plus utilisé au cinéma, certains cinéastes en ont fait l’une des figures majeures de leur expressivité filmique : Manuel de Oliveira, Pedro Costa, Abbas Kiarostami, Philippe Garrel, Jean Eustache, Les Straubs, Yasuchiro Ozu…

Au commencement, il y a le plan

Le plan peut être, en effet, considéré comme l’unité filmique. Il est ce morceau d’espace/temps enregistré sans interruption, entre le déclenchement de l’appareil enregistreur (caméra, camescope, téléphone portable, ordinateur) et son arrêt. Le premier plan de l’histoire du cinéma était bien évidemment fixe. Dès lors qu’une scène fût filmée de plusieurs points de vue, les techniciens durent qualifier ces différentes prises afin de les distinguer entre elles. « Pour cela, on se référa à la situation des personnages principaux en divisant l’espace selon des plans perpendiculaires à l’axe de la caméra. D’où le nom de plan. C’était en quelque sorte la distance privilégiée d’après laquelle on réglait la mise au point. »

Les « Lumièristes »

En utilisant le plan fixe, le réalisateur choisit de tenir le spectateur à distance de la réalité qu’il perçoit, comme pour un tableau. Le « lumièriste », du nom des Frères Lumière, le cinéaste du plan fixe, nous invite à regarder les choses telles qu’elles sont, il nous oblige à mieux voir, il pèse de toute son autorité pour rendre visible le moindre geste, le moindre bougé à l’intérieur du cadre. Lorsqu’il a besoin de toute notre attention, il inscrit son action dans une durée déterminée. Ainsi, la fixité de la caméra (de l’outil) conjuguée à la durée du plan semble apporter un surplus de réalité, un sentiment de "direct". Un instant la narration s’arrête, le récit reste en suspend...

Yasuchiro Ozu, le maître

Le plan fixe peut être qualifié de structurant lorsque qu’il est conçu pour être articulé avec d’autres plans fixes, par exemple dans les scènes de table qui comptent plusieurs convives. Des scènes de tables (basses) il y en a beaucoup dans les films du japonais Yasuchiro Ozu. A partir de 1948, son style se radicalise et cette affirmation correspond à une rupture dans l’histoire du Japon qui sort d’une guerre qu’il a perdu. Ozu observe le désordre, le chaos du monde, pensant que la tragédie n’est plus représentable après l’anéantissement d’Hiroshima. Pour rendre compte de ce chaos, le cinéaste inverse les valeurs convenues de sa représentation en dédramatisant ses récits. Au désordre du monde, Ozu répond par une organisation calme, minutieuse et dépouillée de la forme. Il met en place un dispositif précis, n’utilisant que des focales moyennes, ne cadrant qu’en plan fixe à partir d’une caméra placée à 70 cm du sol. Dans ses films, la douleur de vivre fait corps avec la banalité du quotidien. Les scènes s’achèvent souvent sur un personnage silencieux et immobile à l’intérieur d’un plan fixe. Cet instant nous donne doucement accès à son intériorité, à son désarroi, au temps qui passe.

Narratif ou pas

Certains artistes plasticiens de l’image ont fait du plan fixe la figure centrale de leur écriture. Ils travaillent seuls ou en équipe ultra réduite, à la fois par nécessité économique et pratique. Dans l’art contemporain, le plan fixe devient un argument puissant pour éviter toute forme de narration. Andy Warhol avec son plan fixe de 8h de l'Empire State Building (1964) veut rompre avec la notion de narrativité. Il laisse le spectateur seul dans l’épaisseur du temps qui s’écoule, le forçant en quelque sorte à se raconter quelque chose à lui-même.
Mais la radicalité du plan fixe s’accorde tout aussi bien à la narration comme le beau film de Wang Bing, Fengming, chronique d’une femme chinoise, (2007) qui montre une femme assise dans son salon faisant le récit, en 3 heures, de cinquante ans d’existence en Chine. Le montage minimal est lié essentiellement au changement des bandes d’enregistrement de la caméra. Wang Bing observe longuement une femme qui se raconte, mais c‘est d’abord du présent qui est filmé, du réel dans sa temporalité naturelle. Il y a dans le plan fixe quelque chose de l’essence du cinématographe.