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Le modèle Français du cinéma

En 2014, 258 films produits en France, dont 50 premières œuvres, totalisent plus de 208 millions d'entrées. Ces chiffres inégalés en Europe placent la France à la 4ème place des producteurs de film, derrière l’Inde, la Chine et les États-Unis.

Cette vitalité est le résultat d’une politique publique constante, qui aura su prendre en compte les deux fondamentaux du cinéma, son caractère industriel et la distinction de son action culturelle, traduisant ainsi l’aspiration populaire à le faire reconnaître en son temps comme le « 7ème art ». Ce modèle français unique en son genre a une longue histoire, élaboré sur le long terme, étape par étape, avec ses mérites, mais hélas, ses limites. D’où l’importance de saisir l’esprit de cette histoire française d’une politique publique pour le cinéma qui l’aura assurément démarqué, l’inscrivant à jamais dans l’histoire du cinéma du monde. Qu’en est-il désormais ?

La culture du cinéma

Trois événements notables, intimement liés, influencent la naissance de ce modèle français. Ils ne sont en rien d’ordre économique, ils sont avant tout culturels. Le premier est l’instauration des ciné-clubs, dans les années 20 (officialisés par l’État en 1949), sous l’impulsion de Louis Delluc, père de la critique de cinéma qui, on peut le dire, invente la cinéphilie. Cette approche a construit une culture du cinéma, du discours aux débats à partir des films, autrement dit une pratique sociale. L’originalité de ce « particularisme français » sera déterminante pour bâtir les procédures d’aides publiques au cinéma. Le prolongement de cette orientation donnera naissance en 1955 à l’Association française des cinémas d’art et d’essai (AFCAE) qui, sur une initiative d’exploitants et de critiques, regroupera les salles indépendantes (plus de 1000 aujourd’hui, ce qui n’a pas d’équivalent dans le monde).

La cinémathèque française

Le second événement est la création à Paris de la Cinémathèque Française à la fin des années 30. Son principal animateur Henri Langlois fit de cette institution une sorte d’école de formation et de réflexion sur le cinéma, un instrument de maïeutique qui nourrira des générations de cinéastes, de critiques, d’historiens et de théoriciens. C’est aussi lui qui, inséminant le « rêve » de Malraux de faire du cinéma un art, mènera campagne comme personne pour la conservation des films, constituant dès lors un patrimoine cinématographique. La France sera ainsi le premier pays à conserver le cinéma américain.

Les revues de cinéma

Le dernier facteur d’élaboration du modèle français est le succès et surtout l’influence des revues publiées dans les années 50. Les Cahiers du Cinéma et Positif, qui prônent un cinéma d’auteur, terme nouveau, qui sera non seulement le creuset de la Nouvelle Vague mais aussi le ferment de la fameuse Politique des auteurs des années 60, mouvement d’indépendance du cinéma. Cette critique de cinéma typiquement française influencera également les études universitaires.

Un ministère chargé des affaires culturelles

Ce ministère voit le jour en février 1959, avec André Malraux à sa tête. Il réunit le Centre National du Cinéma (CNC), les arts et lettres, et l’action culturelle. Par ce rassemblement, Malraux signifie aux acteurs économiques du secteur que les orientations culturelles et artistiques primeront désormais et que l’État français reconnaît officiellement le cinéma comme art. Pour le bon fonctionnement de cette industrie et sa pérennisation, le ministre crée la Taxe Spéciale Additionnelle (TSA), toujours en vigueur aujourd’hui et qui représente 10,72 % du prix du billet de cinéma.
Ce système de taxe que les États-Unis tentent, à l’occasion des traités définissant les accords commerciaux, d’éliminer, permet de soutenir toute la chaîne de l’industrie du cinéma (production et distribution de films, restauration, archivage, rénovation des salles et équipements cinématographiques, éducation au cinéma).

La pièce maîtresse

En 1959, par la signature de deux décrets, Malraux crée l’une des pièces maîtresses du fonds de soutien, l’Avance sur recettes. Cette aide sélective de projets sur critères de qualité se veut un signal fort pour une orientation vers des films plus artistiques. D’abord destinée à encourager la création cinématographique, elle deviendra quelques décennies plus tard le dispositif le plus emblématique de l’exception culturelle. Il serait cependant intéressant de se pencher sur les critères qui président à la sélection des films qui bénéficient de cette Avance sur recettes.

L’exception culturelle

Ce système d’autofinancement du secteur cinématographique s’est développé en France au cours des soixante dernières années, il a permis le maintien d’une production indépendante en France (réseau des salles Art et Essai, Groupement National des Cinémas de Recherche) comme au niveau européen (système de soutien à la coproduction, aide à la distribution, Fonds Sud Cinéma, etc.). La notion d’exception culturelle, est apparue au moment des accords du GATT en 1993 (devenu plus tard l’Organisation Mondiale du Commerce) qui visait à instaurer par convention « un code de bonne conduite libérale et multilatérale ». Le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), actualisé par le récent projet TAFTA (Transatlantic Free Trade Agrement), a pour principal objectif la liberté des échanges par « l’abaissement des droits de douane et la réduction des restrictions quantitatives ou qualitatives aux échanges ». Accepter ces accords aurait pour conséquence le démantèlement des mécanismes de soutien aux industries cinématographiques et audiovisuelles nationales. Grâce à la mobilisation de nombreux acteurs de la culture, et sous la bannière de l’exception culturelle, la France parvient à maintenir son système d’aide au cinéma.

Cinéma | Télévision : l’amour à mort

Ce qui a fait la principale valeur du cinéma français est sa force de résistance face à l’hégémonie américaine et son soutien aux cinématographies minoritaires, sous-tendue par une volonté farouche de défendre ses spécificités. Et cela quasiment depuis sa création. Le poids de la télévision dans le système de production des films, redoublé par les lois du marketing, génère de grands déséquilibres et de profondes inégalités concernant la diffusion des œuvres. Il est de plus en plus fréquent de voir des productions « prédestinées » pour une future diffusion télévisuelle, qui font l’effet de « téléfilms pour le grand écran ». Les chaînes encouragent les tournages coûteux, le succès d’un film dépend plus de sa promotion publicitaire que de ses qualités artistiques et thématiques. Ce système de production subordonné à la télévision, n’a-t-il pas entraîné le cinéma dans une logique de standardisation, encourageant un cinéma sans invention ? Un cinéma efficace économiquement que l’histoire ne retient pas, n’est-ce pas précisément ce qu’une politique publique à la hauteur devrait choisir d’infléchir ?

Numérique pour tous

Le tout numérique constitue une menace dans la mesure où la plupart des acteurs sont dépendants de quelques « majors ». Ils ordonneront bientôt le remplacement des systèmes de diffusion actuels par la qualité laser qui devra améliorer encore et toujours la projection. Une nouvelle loi sera nécessaire pour aider les exploitants, en particulier ceux, petits et moyens, qui ne possèdent pas le pouvoir de négociation des grands circuits. Le pays de la cinéphilie et de l’exception culturelle devra faire preuve d’imagination pour préserver son intégrité et sa liberté de création.