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Le Data art

par Stefan Bazan

Notre utilisation quotidienne des plateformes et applications sociales disponibles sur le réseau Internet génère une matière première informationnelle inépuisable qui, une fois analysée et représentée, explique notre relation au monde et décrit une réalité parfois trop difficile à appréhender dans les dimensions réduites de nos contextes numériques. De l’art de la visualisation à l’art algorithmique, l’utilisation des nouveaux modèles de computation, par programmation ou simple lecture organisée des interactions permet de révéler une réalité cachée, froidement mathématique ou algorithmique.

Choix créatifs illimités

Le data art a comme intention essentielle la création d’objets artistiques numériques par la mise en visualisation statique ou animée de données informationnelles. Celles-ci peuvent être extraites de grands sets de données alimentés par l’enregistrement des interactions entre applications et utilisateurs, elles peuvent aussi être le fruit d’une recherche ou d’un set de données produite par une entreprise ou une organisation. Le comportement d’un ensemble d’usagers d’un réseau social face à une information ou le déplacement aléatoire des passagers d’un service de taxi dans une ville, peuvent être représentés de nombreuses façons grâce aux outils de visualisation et révéler, lorsque l’on change d’échelle, certaines caractéristiques invisibles, qui font soudainement sens.

Le data Art crée fantaisie, illusion et fiction dans ce monde pur et dépouillé des données informatiques

Lorsque l’artiste s’empare de données massives, il est face à une infinité de choix créatifs : alimenter l’imagination, la fascination et la curiosité en mettant en perspective outillage informatique et possibilités infinies de la visualisation. Il peut également provoquer l’interrogation du spectateur de son œuvre en utilisant le sens propre des données qu’il utilise. Il pourra enfin choisir de détourner ce sens pour en révéler un ou plusieurs autres à travers une représentation manifeste ou militante des données.

Art du sens en mouvement

Un des principes les plus intéressants du data art est de transformer le sens initial porté par les données, par une interprétation détournée, visuelle, en rupture avec leur nature immatérielle et invisible. Les moyens informatiques extraordinaires mis à la disposition des artistes pour représenter, mettre en mouvement et faire évoluer leurs œuvres, permettent une exploitation quasiment sans limites des gigantesques quantités de données produites par les applications utilisées chaque jour par des milliards de terriens.
A la manière d’un journaliste qui utilise aujourd’hui les données massives pour illustrer son propos ou démontrer un phénomène à grande échelle, l’artiste en data art s’inscrit dans une démarche socio-technique : celle de combiner l’intention d’émerveiller par la puissance du sens, qu’il soit direct ou détourné, de la réalité mathématique, avec la tentation subversive de l’interprétation et de la critique sociétale.

Data art ou Data visualisation ?

La limite est parfois fine entre beauté intrinsèque des modèles de visualisation, de plus en plus animés, interactifs et imaginatifs et la véritable démarche artistique souhaitant donner un sens particulier à des données brutes. Il est donc complexe de séparer ce qui relève simplement d’un émerveillement lié à la puissance créatrice des logiciels de visualisation et l’œuvre de Data Art, comme véritable intention artistique et esthétique.

Un art lié aux évolutions technologiques

La première référence au Data Art est utilisée pour décrire l’exposition de Kynaston McShine, Information, présentée au MoMa en 1970. McShine anticipe la société de l’information digitale en déclinant ses œuvres minimalistes autour des différents outils et logiciels de communication. D’autres, au milieu des années 80, utilisent algorithmes et logiciels graphiques pour générer des œuvres visuelles, imprimées ou projetées sur écrans.
Le concept de Data Visualization, quant à lui, est formalisé au début des années 90 par un statisticien de Yale, Edward Tufte, qui va combiner direction artistique, recherches historiques, data crunching et économétrie, pour faire entrer la visualisation de données dans un monde tridimensionnel, loin de la logique triste et plane de Powerpoint.

Data art figé

Certains artistes feront le choix d’un data art statique, où le temps se fige autour du sens des données et où la forme produite est à examiner longuement, afin de percevoir l’organisation de chaque grain informationnel. C’est le cas de la célèbre œuvre « Love will tear us apart again » de Peter Crnorak, qui représente sous la forme d’un mapping, les relations entre toutes les reprises de ce célèbre titre de Joy Division.

L'œuvre intitulée "Love will tear us apart again", de Peter Crnorak. L'œuvre intitulée "Love will tear us apart again", de Peter Crnorak.

Data art en mouvement

D’autres utilisent la dimension temporelle ou spatiale pour inscrire leur œuvre dans un moment fini ou infini, pendant lequel le mouvement exprime une évolution, une transformation. L’artiste peut, grâce à l’interactivité des interfaces, donner le contrôle du flux de son œuvre en mouvement à l’observateur, lui permettant d’en visualiser les dimensions en fonction de sa propre perception et ainsi donner à l’œuvre plusieurs existences.

Pixel Avenue | 2016 from Digitalarti on Vimeo.

De la démarche scientifique à un nouvel art industriel

Le data art est aujourd’hui présent dans de nombreux festivals faisant converger art et technologie, comme Scopitone, à Nantes, dans les musées, comme le MoMa de Séoul ou au sein même des grandes conférences scientifiques, sous la forme de compétitions, tutoriels ou simplement d’expositions.
L’intérêt pour le data art se manifeste aussi du côté des entreprises, qui comprennent l’importance de communiquer une représentation qualitative, voire artistique de données issues de la performance de leurs produits ou services.
Le data art, sur le modèle des arts post-industriels, se nourrit des données, cette matière première, infinie, mais loin d’être d’éphémère, de notre société informationnelle. Là où l’artiste « industriel » détournait acier, ferraille ou déchets pour produire des œuvres postérieures à la vie de l’objet, le data art utilise les données comme un flux d’énergie intarissable, qui fait basculer le carburant de nos économies modernes vers une troisième vie, celle éminemment noble de matière artistique.

Écrit par

Stefan Bazan