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Intelligence artificielle : les robots sont-ils des artistes ?

par Caroline Span

Un faux Rembrandt, une chanson attribuable aux Beatles ou encore un scénario de court métrage : Voici quelques exemples de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le domaine artistique. Au delà des prouesses techniques, ces réalisations interrogent la place de l’humain dans la création artistique. Et si demain, les robots devenaient des artistes à part entière ?

Accompagnée par la révolution numérique, l’intelligence artificielle est un des enjeux essentiels du XXIe siècle. Pourtant, ce concept a vu le jour dans les années 1950. Alan Turing, l’un des pères fondateurs de l’informatique, se demande alors si un homme relié par une « téléimprimante » à ce qu’il ignore être une machine disposée dans une pièce voisine peut être berné et manipulé avec une efficacité comparable à celle d’un être humain.
À travers ce jeu de l’imitation, l’intelligence artificielle devait être semblable à l’intelligence humaine. Cette idée sous-tend la définition actuelle de l’intelligence artificielle qui, d’après Dominique Pastre, est la science dont le but serait de faire faire par une machine des tâches que l’homme accomplit en utilisant son intelligence.

D’abord réservée aux scientifiques et aux chercheurs, comme toute invention technologique, l’intelligence artificielle trouve désormais des applications commerciales dans de multiples domaines. Celui des voitures autonomes par exemple, de l’habitat connecté (« domotique »), ou encore dans la santé. Selon le cabinet PWC, l’intelligence artificielle permettrait d’accroître le PIB mondial de 14 % et de générer 15 700 milliards de dollars d’ici 2030, entraînant par la même occasion de profondes mutations pour nos métiers et savoir-faire.

Terminator 3 - Rise of the Machines. Terminator 3 - Rise of the Machines.

Le domaine artistique n’échappe pas à cette révolution. Il l’a même fantasmé. La littérature et le cinéma façonnent depuis des décennies notre vision de l’intelligence artificielle. Du roman 1984 de George Orwell au film Her de Spike Jonze, en passant par Terminator ou The Matrix, la culture dépeint l’intelligence artificielle à travers des robots destructeurs et dominateurs, qui menacent la survie de l’espèce humaine.
Normal donc, aujourd’hui, de craindre l’avènement de cette nouvelle technologie et de redouter les conséquences d’un « grand remplacement ».

L’utilisation de l’intelligence artificielle dans la réalisation d’œuvres d’art interroge car elle touche à l’essence même de l’humanité. En principe, l’humain se distingue d’une machine grâce à sa conscience, sa créativité et ses émotions. La création artistique émane de ces attributs. Alors que penser d’une intelligence artificielle qui produit un tableau de Rembrandt plus vrai que nature ? D’un logiciel, « FlowMachines », qui s’inspire des Beatles pour composer une chanson ou de robots humanoïdes qui jouent dans la pièce de théâtre Sayonara d’Oriza Hirata ? Ces intelligences artificielles sont-elles pourvues d’émotions ? Font-elles preuve de créativité ?

À l’heure actuelle, la recherche ne permet pas de doter les machines d’émotions ou de créativité à proprement parler. L’intelligence artificielle est une base de données contenant d’autres œuvres et dont la matière est choisie par l’humain.
Le tableau de Rembrandt résulte de multiples calculs algorithmiques, qui ont déterminé le type de portrait que le peintre hollandais avait l’habitude de peindre (la taille du nez, l’espacement des yeux, la luminosité). Jamais la machine n’a fait appel à sa propre créativité.
Pour François Pachet, directeur du Sony Computer Science Lab et créateur du logiciel FlowMachines, il faut démystifier l’intelligence artificielle, qui reste un outil d’aide à la composition tout en engendrant, certes, de nouveaux usages et actes créatifs.

KURITA KAKU/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES KURITA KAKU/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES

Néanmoins, c’est la première fois que nous nous retrouvons face à un outil qui, du fait des améliorations réalisées dans trois secteurs (algorithmes, big data, puissance de calcul des ordinateurs), est en mesure de suppléer l’homme à l’avenir. Philosophiquement ou éthiquement, des interrogations restent en suspens. Sur le plan juridique aussi, certains aspects doivent être clarifiés.
Si la question de la responsabilité paraît immédiatement légitime quand il s’agit de voitures autonomes, cela est moins évident concernant les droits d’auteur. Pourtant, quelle reconnaissance accorder aux œuvres créées à partir d’une intelligence artificielle ?
D’après Julie Groffe , Maître de conférences en Droit privé à l’Université Paris-Sud, nous sommes face à deux possibilités. Celle, d’un côté, qui consisterait à reconnaître à l’intelligence artificielle la qualité d’auteur et donc une personnalité juridique propre. Cette vision reviendrait à bouleverser les grands équilibres de la propriété intellectuelle qui s’organisent autour de la personne physique. Une piste plus pragmatique reviendrait à créer un droit spécial applicable aux créations issues de l’intelligence artificielle à l’instar du droit relatif aux bases de données et qui donne des prérogatives au producteur de celle-ci. Un co-autorat humain-machine pourrait également être une piste.
Le Parlement européen s’est récemment saisi de cette problématique générale et le rapport de Mady Delvaux suggère que les robots acquièrent le statut de « personne électronique ».

Si demain Beyoncé sort un nouveau tube grâce à Google Magenta, le logiciel d’intelligence artificielle musicale du géant américain, qui touche le pactole ?

Ces questionnements ne sont pas anodins, puisque du droit dépend la rémunération. Quand une œuvre est créée - même par une intelligence artificielle - elle génère des droits et des revenus. À qui les reverser ? Au développeur de l’intelligence artificielle ? À la société qui la commercialise ?
En d’autres termes, si demain, Beyoncé sort un nouveau tube grâce à Google Magenta, le logiciel d’intelligence artificielle musicale du géant américain, qui touche le pactole ? Pour l’instant, l’auteur d’une œuvre reste le maître mais la technologie évolue vite et ces questions méritent d’être clairement posées.

En conclusion, l’intelligence artificielle est encore loin d’avoir remplacé l’être humain et bien que quelques craintes soient perceptibles, elle est un outil exceptionnel à la disposition des créateurs. En plus de les aider dans leur travail quotidien, elle peut les inspirer et ouvrir de nouvelles perspectives de création.

Écrit par

Caroline Span