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Ecran blanc, ecran bleu 3/3 - Piscine à remous

par Olivier Marro

Au cinéma, ce bassin artificiel ne sert pas qu’à rafraîchir ses contemporains. Objet de luxe mais aussi décor domestique, le voilà mis à contribution avec ses vices et vertus afin de servir de ressort dramatique - ou de point d’orgue - au récit à toutes fins utiles : drames, comédies, thrillers, films d’horreur etc… À telle enseigne que certaines scènes avec piscine sont devenus cultes pour plusieurs générations !

Something's Got to Give (1962)

Ne dit-on pas que "la vérité sort du puit toute nue" ? Dans Something's Got to Give on se contentera de voir Marilyn Monroe resurgir un soir telle une sirène dans la piscine de la demeure de son mari (Dean Martin) qui la croyait disparue depuis longtemps. Débuté en avril 1962, les Derniers Jours (Something's Got to Give) appartient aux archives célèbres des films inachevés en raison des absences répétées de son actrice pendant le tournage puis à sa fin tragique en août de la même année. Il demeura inédit jusqu’en 2001, quand la 20th Century Fox dévoila un montage des 35 premières minutes de l’œuvre de George Cukor avec la fameuse séquence de la piscine. Scène culte s’il en est, les clichés où Marilyn apparaît furtivement en tenue d’Eve avant d’enfiler un peignoir bleu feront le tour du monde et entreront dans la légende, dernière vision sur celluloïd de la star la plus convoitée du septième art. Elle sort de la piscine, elle crève l’écran. Une mise en abîme de l’écran bleu version glamour avec une résonance plus sombre !

Something' s got to give - George Cukor, 1962.Twentieth Century Fox Something' s got to give - George Cukor, 1962. Twentieth Century Fox

Cat People (1942)

La piscine, havre de paix peut se révéler mystérieuse, inquiétante. Jacques Tourneur exploitera ce registre dans La féline (Cat people) en proposant en 1942 l’une des « scènes aquatiques » les plus mythiques du genre horrifique. Le vaudou est à la mode. Les studios Universal ont ouvert la cage aux monstres (Frankenstein, Dracula etc). Le sujet puise dans l’animisme sur fond freudien. Irena Dubrovna, la féline du titre est une fille damnée par d’anciennes pythies de son pays natal. Elle se métamorphose en panthère lorsqu’un homme l’embrasse sous l’emprise de la jalousie. Toute la gageure de Tourneur est d’avoir joué la frayeur sur le non-dit, le hors champ, les jeux d’ombres portées dans l’espace comme chez Hitchcock. On ne voit jamais le monstre, si ce n’est une véritable panthère.

Féline - Maurice Tourneur, 1970. Distr. Théâtre du Temple Féline - Maurice Tourneur, 1970. Distribution Théâtre du Temple
La scène qui exploite au mieux son art est celle qui fait aussi basculer la narration dans sa phase horrifique. En mettant aux prises la femme panthère (Simone Simon) et Alice, sa rivale. Cette dernière, suivie et épiée par Irena se rend seule dans la piscine d’un institut de beauté. Après avoir croisé un chat noir et s’être changée, Alice aperçoit une ombre dans les escaliers qui grossit, se fait monstrueuse. Apeurée, elle plonge dans l’eau pour y échapper. Dès lors le piège se referme sur elle. Elle est prisonnière, en vase clos, vulnérable, affolée, forcée de nager comme un petit animal pour rester en surface, tournant sur elle-même pour faire face au péril omniprésent. La peur s’immisce par la sensation de claustrophobie et par la menace grandissante autour d’elle. Les grognements de la bête sont amplifiés, comme les cris perçants de la victime. Les ombres s’allongent, se profilent, dansent sur les murs du bassin donnant l’impression que la bête ferre sa proie, l’encercle. Irena a pris son apparence de féline. Alice n’est plus qu’une proie traquée, acculée. Alertés, des renforts arrivent. Irena sort de l’ombre sous sa forme humaine. On découvre alors dans les vestiaires le peignoir d’Alice lacéré à coups de griffes.
En quelques secondes, de lieu sophistiqué, la piscine est devenue un plan d’eau sauvage isolé où le prédateur chasse à la faveur de la nuit.

Les Diaboliques (1955)

La civilisation ne serait-elle donc qu’un verni qui craque ? Ce récit fantasmagorique comme d’autres en son temps s’attaque aux faux semblants, à la morale bourgeoise où la sexualité refoulée révèle sa part sombre d’animalité, accouche de phobies, de névroses donnant aux réalisateurs du grain à moudre du Docteur Jekyll au Loup garou via Jack l’éventreur. Perfide la piscine ? À plus d’un titre et en France aussi. Adapté d’un roman du tandem Boileau et Narcejac, Les Diaboliques d’Henri Georges Clouzot prend pour cadre un institut privé pour garçons. Mais rapidement, la présence maléfique d’une piscine laissée à l’abandon dans le parc plane comme une ombre sur ce script Hitchcockien en diable.

Les diaboliques - Henri Georges Clouzot, 1955. Tamasa distribution. Les diaboliques - Henri Georges Clouzot, 1955. Tamasa distribution.
On retiendra notamment l’épisode du bain avec les enfants qui repêchent la montre du disparu. Et surtout, la scène de la vidange du bassin qui plonge le spectateur dans un profond désarroi tout en relançant le suspens. Car, il y a pire que de trouver un cadavre dans une piscine : découvrir qu’il n’y est plus. Tour de passe-passe ? Et si les piscines se mettaient à mentir ? Cet habile tour de passe-passe sert de levier à un récit jalonné de rebondissements, à une histoire d’adultère, de trahison et de manipulation dont l’issue fatale sera ménagée jusqu’au switch final. Mais ne lui jetons pas la pierre. La piscine est parfois du bon côté de la loi. Et à la fin de Mélodie en sous-sol ce n’est pas pour arranger les affaires de Gabin et Delon. Le casse du Casino du Palm Beach admirablement orchestré par Henri Verneuil se clôt sur une scène d’anthologie. Afin d’échapper à un contrôle inopiné de police, Francis Verlot (Delon) jette le sac contenant le précieux butin dans le grand bassin du Palm Beach. Celui-ci finit par s’ouvrir. Des milliers de billets de banques remontent en surface sur la superbe partition cool jazz de Michel Magne. Ce générique de fin où les millions tant convoités finissent par échapper à tous - la morale est sauve - n’est pas sans évoquer le final de l’Ultime Razzia (Stanley Kubrick) tourné 10 ans auparavant où les billets sont soufflés par les réacteurs d’un avion sur la piste d’un aéroport.

Sunset Boulevard (1950)

Et quand les piscines se mettent à livrer leurs secrets, elles peuvent aussi parler à gros débit ! C’est le cas de Sunset Boulevard qui s’ouvre sur le cadavre d’un homme flottant dans une piscine Hollywoodienne en costume de ville. Via la voix off du narrateur, on refait alors le parcours à l’envers du noyé. Flash-back sur un scénariste raté, qui vit aux crochets d’une ex star vieillissante. La fin de l’histoire est également son début. La boucle est bouclée. Scène de crime et de résurrection par la pellicule, la piscine devient une sorte de fœtus/linceul où le chlore a le goût amer de la défaite pour les déchus de la Mecque du cinéma. Grandeur et décadence, la piscine hollywoodienne joue sur les deux tableaux.

Sunset Boulevard - Billy Wilder, 1950. Splendor Films distribution. Sunset Boulevard - Billy Wilder, 1950. Splendor Films distribution.

Dites-lui que je l'aime (1977)

Les destins tragiques semblent aimer l’eau et les noyades n’ont pas toujours besoin de grandes profondeurs. Les piscines municipales peuvent servir de médiateurs mais aussi porter des desseins plus sombres. Il en va ainsi de la scène qui clôt la dérive passionnelle entre Gérard Depardieu (David) et Dominique Laffin (Lise) dans Dites-lui que je l’aime. Claude Miller y joue le grand final de son second métrage tourné en 1977 en Savoie et adapté d’un thriller de Patricia Highsmith Ce mal étrange. Ce mal qui n'est autre que l'amour, avec toute la folie qu'il peut engendrer.

Dites-lui que je l'aime - Claude Miller, 1977. Tamasa distribution. Dites-lui que je l'aime - Claude Miller, 1977. Tamasa distribution.
Amoureux depuis sa plus tendre enfance de Lise, David devenu adulte ne peut se résigner à la perdre. Il fera tout pour la reprendre à son rival mais l’obsession tournera à la schizophrénie au point qu’il séquestrera sa promise dans un chalet aménagé pour elle. Cet amour fou trouvera son apogée à la piscine municipale de Boisseuil. Claude Miller jouera l’intrigue comme un fait divers poétisé (avec Pierre L'homme à la lumière). Le forcené étant parvenu à maitriser un maître-nageur s’est enfermé avec son aimée dans l’établissement après sa fermeture. La police a quadrillé les lieux. Et au moment où les CRS pénètrent autour du bassin et font voler en éclats ses parois vitrées dans un fracas infernal, David plonge du haut des coursives des vestiaires dans le grand bassin, enlaçant Lise revêtue de sa robe virginale de mariée. Mais grâce à la magie du ralenti, on découvre que les amants s’embrassent durant cet ultime plongeon dans la piscine. Défi suprême à la réalité ? Romantisme noir ? Eros et Thanatos chutent ensemble, rien ne les séparera. La piscine a tout d’une grande tragédienne.

The Graduate (1950)

Dans Le lauréat (The Graduate) de Mike Nichols, il n’y a dit-on que des scènes cultes. Et bien sûr, la piscine s’y invite à plusieurs reprises. Dès l’amorce du film, on découvre Ben (Dustin Hoffman) se prélassant dans son rectangle bleu flottant sur le tube inoxydable de Simon et Garfunkel The sound of silence. Mais la séquence qui retient le plus l’attention est celle où il fête son diplôme en famille. Mike Nichols dont le sujet est l’émancipation, le passage du petit au grand bain prend un malin plaisir à nous livrer ici le lauréat dans une posture au summum de l’enfermement. Pour le récompenser ses parents ont offert à leur fils une combinaison de scaphandrier. C’est dans cette tenue contraignante - rendant tout mouvement aussi pesant que grotesque - qu’il rejoint la piscine où ses géniteurs et leurs amis l’attendent en riant et trinquant à son succès. Bien évidemment, le scaphandre s’avère un substitut de couches culottes, notre jeune gandin y étant à l’intérieur aussi emprunté qu’un nouveau-né faisant ses premiers pas. Pour renforcer la sensation de renfermement, Mike Nichols tourne la scène en caméra suggestive, nous faisant partager le ridicule de la situation : la respiration amplifiée du héros et sa vision des adultes à travers un hublot. Et lorsqu'il plonge dans la piscine parentale, Ben semble rejoindre la matrice, le ventre utérin. Fœtus, le voilà redevenu au fond de la piscine. Scène régressive à souhait qui met en place la suite : la révolte du fils prodigue par la transgression. Car Ben qui barbote comme un têtard dans sa piscine pour sortir de son cocon accumulera les leurres, les faux pas ! A commencer par son idylle « semi-incestueuse » avec la mère de sa petite amie, Mrs Robinson. Cette redoutable séductrice, alcoolique, délaissée par son mari finira par le déniaiser et tentera de le convertir à la société qui l’a récluse elle-même... Piscine, prison dorée ? Mais tout ce qui brille n’est pas d’or ! Le nouvel Hollywood tire ses premières bordées !

The Graduate - Mike Nichols, 1968. Tamasa distribution. The Graduate - Mike Nichols, 1968. Tamasa distribution.

Le grand bain qui brasse bien des maux est aussi le lieu de libations par excellence. On passera sous silence quelques navets bien sentis, tendance Zidi ou Max Pecas où les strings volent bas pour terminer sur une comédie de Blake Edwards (sortie un an après Le Lauréat) et son final allégorique. Le bain moussant géant provoqué suite à une avalanche de gaffes en séries par Peter Sellers dans The Party, rend enfin au peuple la piscine d’un riche producteur ! Une sorte de revanche de classe, de révolution maoïste à l’eau de self où une bande de joyeux hippies menés par l’improbable indou de service Hrundi Bakshi (Peter Sellers) - un figurant raté - change le symbole de la réussite capitaliste en un délirant boxon psychédélique. Cette piscine à débordements devient le temps d’un carnaval improvisé où l’on célèbre le culte de l’éléphant rose, l’arène de l’inversion des valeurs. La révolution continue ! En 1970 elle ne faisait que commencer !
Le grand écran, reflet de nos fantasmes comme de nos sociétés, n’a pas finit de mettre en boite la piscine. Mais qu’importe ! Entre les deux, c’est une affaire qui tourne et dans les salles obscures on n’y verra toujours que du bleu !

Écrit par

Olivier Marro