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Ecran blanc, ecran bleu 2/3 - Le grand bain

par Olivier Marro

Après ces premières représentations aussi rafraîchissantes qu’exotiques, le rectangle azuré va se changer en une mystérieuse fêlure qui aspire les passions par le bas pour ouvrir son abyssale boite de Pandore. Symbole de luxe, de privilège, la piscine devient un argument pour fouiller notre psyché et sonder les mœurs les plus ambivalentes. Privées ou publiques, les piscines deviennent le territoire sublimé de nouveaux enjeux.

Vices privés

Dès l’après-guerre et avec l’avènement du consumérisme, l’amphithéâtre aqueux deviendra le miroir des ébats les plus délétères de nos contemporains. En 1969, il inspire un drame psychologique qui marqua toute une génération : La Piscine (Jacques Deray) immortalise autour d’une piscine azuréenne, le jeu du chat et de la souris auquel s’adonne un couple mythique à la scène comme à la ville : Alain Delon et Romy Schneider.
L'opposition entre la chaleur et l'eau, la séduction et la jalousie, cristallise dans cette villégiature dorée qui fleure bon le lavandin et le Chanel n°5, le vent de révolution sexuelle qui souffle au dehors. Résultat : le bikini noir de l’ex-Impératrice Sissi y deviendra aussi magnétique que celui immaculé d’Ursula Andress dans Dr No. Et le ménage à trois que le couple forme avec Maurice Ronet portera dans ces jeux d’eau et du hasard, un coup de plus à la morale bourgeoisie déjà éraflée par l’esprit contestataire de 68.
Il est à noter qu’une starlette du nom de Jane Birkin, qui fera scandale en chantant 69, année érotique avec Serge Gainsbourg, fera parti du casting de ce petit meurtre entre amis éclairé par l’éblouissant soleil tropézien. Car Jacques Deray donne en pleine lumière sa réplique au film noir. Et si le film doit son succès à son trio vedette, sa piscine ô combien fascinante y participera largement comme prisme des passions qui s’y jouent : tantôt Jardin d’Éden, tantôt purgatoire, elle apparait finalement en « scène de crime ».

Swimming pool - François Ozon, 2003, Tamasa Distribution Swimming pool - François Ozon, 2003, Tamasa Distribution

La piscine est également au cœur d’un autre drame contemporain, de ceux qu’aime à tisser au point de croix François Ozon. Tout porte à croire que le réalisateur rend hommage à La Piscine de son prédécesseur ne serait-ce qu’en nommant son métrage dans la langue maternelle de son héroïne. Swimming Pool annonce d’emblée la couleur. Du bleu azuré au bleu nuit, c’est un lent dégradé qui conduit un trio de personnages dans une romance criminelle. Comme chez Deray, là aussi le miroir d’eau paisible sera le témoin muet et le théâtre d’une obscure affaire de mœurs. 34 ans plus tard, les villégiatures mondaines se sont déplacées en Provence. La montagne vauclusienne a détrôné la côte varoise mais Eros et Tanatos continuent de frayer en eaux troubles. L’auteur de Huit femmes plante en 2003 son histoire d’eau dans le climat estival et orageux du Lubéron. Dans la peau d’une romancière anglaise en mal d’inspiration et de sensations, Charlotte Rampling invitée dans la villa de son éditeur, se prend à espionner l’étrange chassé-croisé entre une nymphette (la fille de l’éditeur) et un voyou sans scrupule. Confrontée à la trivialité absolue, l’anglaise romantique et corsetée sera vite happée par les vertiges de l’indicible et finira par se perdre elle aussi dans les mirages de l’eau chlorée comme dans la cicatrice au-dessus du nombril de la vénéneuse Lolita (Ludivine Sagnier). Là aussi, la piscine ne se contente pas de mettre les corps à nus mais également les âmes de ceux qui s’approchent trop près du bord. Parabole de Narcisse, plus exacerbée encore que chez Deray, cette piscine est à la fois le miroir où une adolescente aime à contempler son troublant reflet mais aussi l’autel du sacrifice, le gouffre bleuté qui aspire ses proies. Sous l’angle de la romancière qui semble perdre pied entre ce qu’elle voit et ce qu’elle imagine, la piscine, joue l’espace frontière infiniment perméable entre fiction et réalité, un autre écran dans l’écran.

The Swimmer - Frank Perry, 1968. Distr.Park Circus Films The Swimmer - Frank Perry, 1968. Distr. Park Circus Films
Bien avant en 1968, un film venu lui des USA, The swimmer, fit un usage surprenant de la piscine en tant que révélateur de passions. Un homme revient après une longue absence dans son Connecticut natal. Rendant visite à des amis en maillot de bain, il décide tout à trac de rentrer chez lui à la nage en suivant le parcours de toutes les piscines des villas qui le séparent de sa demeure. Si l’enfer est dit-on pavé de bonnes intentions, ici il est jalonné de piscines comme d’autant de stations christiques. Le héros, Ned, se révèle au fil de ses successives intrusions chez ses voisins, comme un de ces « beautiful losers » qui envahira bientôt les écrans d’une Amérique qui doute en pleine guerre du Vietnam et après l’assassinat de Kennedy. Le pitch aurait pu décourager les Producteurs.
Il ne fallut pas moins de quatre ans à Franck Perry pour boucler son projet soutenu peu ou prou par Sam Spiegel (Perry fut remplacé sur la fin par Sydney Pollack) et avec Burt Lancaster dans le rôle de celui qui, à l’instar du saumon, remonte les eaux pour revenir à ses origines et se retrouver face à lui-même. Un geste purificateur dont le dénouement s’avère aussi énigmatique que le scenario paraissait casse-cou. Pourtant et derrière la façade des « cocktails parties » c’est bien l’ « American way of life », grand consommateur de piscines qui est dans le collimateur. Durant son trajet de piscine en piscine, Ned croise une galerie de personnages qui appartiennent à la riche société. Perry dépeint la caste dirigeante, cloaque artificiel où s’entremêlent intellectuels, artistes et businessmen qui incarnent crânement les valeurs de l’Amérique WASP.
The Swimmer devançant d’une brassée Le Lauréat et Easy rider, ce que l'on appellera par la suite le « Nouvel Hollywood » sera boudé par le public et la critique qui y verra un film expérimental inabouti. Il fera même le plongeon comme son héros fatigué et ne sera sauvé que bien plus tard de la noyade grâce à ses diffusions nocturnes sur les chaines américaines. Il restera inédit dans les salles françaises jusqu’en 2012 où il fera l’ouverture de « Paris Plage ».

…Et bains publics

Il est des piscines moins ténébreuses, moins fatales au genre humain mais tout aussi prompt à délier les langues et à tendre un miroir à notre époque. Celle convoquée par Jean-Louis Trintignant dans son premier long-métrage se trouve également en Provence.
Tourné entre Six-Fours et Le Brusc, dans la villa ultra design d’un banquier, Le maître-nageur est un hommage graphique à la piscine à la manière de Tati (ici aussi froide qu’une morgue) mais aussi une fable sur les dérives du pouvoir. Le propriétaire des lieux Zopoulos, un milliardaire en chaise roulante, après avoir introduit un squale dans la piscine pour tenir compagnie à son maître-nageur (Guy Marchand) fraichement recruté, décide d’organiser un grand marathon aquatique sans limite de temps.
Comme dans le film culte de Sydney Pollack On achève bien les chevaux l’essentiel est de durer plus longtemps que l’autre, d’être le plus performant. Au terme d'une rigoureuse présélection, une vingtaine de concurrents sont en lice sous l'œil avisé de deux huissiers chargés de faire respecter le règlement (ne pas s’accrocher à la margelle sous peine d’être compté comme pour un KO sur le ring). L’enjeu est de taille pour ces gens de peu issus de la population locale ! Après plusieurs jours, celui qui sera le dernier à boire la tasse héritera de la fortune du nabab ! « Cette comédie, déclarera d’ailleurs le réalisateur, est une métaphore sur notre époque. C’est-à-dire qu’il est à peu près aussi difficile de vivre dans notre société quand on est pauvre que de surnager dans cette immense piscine ».

Le maître nageur - Jean-Louis Trintignant, 1979. Distr.UGC Le maître nageur - Jean-Louis Trintignant, 1979. Distr. UGC

Jean-Louis Trintignant, en tant qu’acteur tourna beaucoup en Italie. Cette comédie aussi bouffonne que corrosive lorgne inévitablement vers le pays le plus doué pour faire son autocritique sur grand écran. Et en la matière, Nanni Moretti, héritier d’une longue tradition de la comédie sociale, n’est pas le moins loquace. Avec Palombella Rossa, le réalisateur s’immerge en 1989 dans une piscine municipale comme dans un caisson sensoriel pour faire une sorte de bilan personnel à mi-parcours. Et lui aussi semble avoir du mal à surnager dans l’ère berlusconienne. Son alter égo devenu amnésique suite à un accident de voiture se retrouve projeté au cœur d’un match de water-polo. Nanni Moretti alias Michele verra défiler sa vie par bribes durant le match. Resurgit ainsi son passé de responsable au sein du Parti Communiste, une émission de télé où il fut mis sur la sellette, un trauma d'enfance : ses parents le contraignirent à faire du water polo malgré sa phobie du grand bain.
Dans le bassin comme sur les gradins, le climat dégénère. L’arbitre favorise l’équipe adversaire, Michele est pris à parti par une journaliste, un ami, des spectateurs, et pour couronner le tout, changeant de tactique au dernier moment, il rate un penalty. La piscine où s’affrontent âprement les deux équipes devient un lieu de compétition, de conflit sociétal où l’homme se débat contre son impuissance à trouver sa place. Le réalisateur fera dire à son personnage pris entre désillusion et nostalgie : « Le match a été comme il devait être mais j'attendais plus de la vie et mieux. Mieux que cette pizza et ce vestiaire… Les goûtés de mon enfance ne reviendront jamais plus, le bouillon de poulet quand j'étais malade, les derniers jours d'école avant les grandes vacances. Ce qui reste, c'est trente ans dans l'eau et des saletés dans le nez ».

Naissance des pieuvres -Celine Sciamma, 2007. Distribution Haut Et Court Naissance des pieuvres -Celine Sciamma, 2007. Distribution Haut Et Court

Avec la Naissance des pieuvres, Céline Sciamma plonge à 27 ans dans le grand bain à plus d’un titre puisqu’il s’agit de son premier long métrage développé à partir de son scénario d'examen de fin d'études de la Fémis et sur les conseils de Xavier Beauvois, membre du Jury. Cette naissance - ou passage difficile de la puberté à l'âge adulte dont le cinéma semble friand (de Lolita à L’esquive via Virgin Suicide) - prend pour décor principal la piscine municipale de Cergy-Pontoise et pour corpus delicti le club de natation synchronisée qu’elle accueille. Rien de tel que ce climat moite et aqueux pour ne pas dire amniotique pour évoquer la naissance de ces pieuvres qui selon la réalisatrice sont « ces monstres qui grandissent dans notre ventre quand nous tombons amoureux, cet animal maritime qui lâche son encre en nous. C’est ce qui arrive à mes personnages, trois adolescentes, Marie, Anne et Floriane. Et justement, la pieuvre a pour particularité d’avoir trois cœurs. » Ici encore la triangulaire est de mise. La piscine renverrait-elle à la sainte Trinité ? Moïse lui-même ne fut-il pas sauvé des eaux marécageuses du Nil dans un couffin rendu étanche par sa mère ? Nos trois novices vivront en tous cas leur rencontre et leur éducation sentimentale autour de ce grand bassin d’une ville nouvelle. C’est des gradins que Marie tombera d’emblée sous le charme de la blonde Floriane, naïade modèle rayonnante conduisant le ballet de natation synchronisée entourée de plusieurs autres filles. La réalisatrice ne se prive pas de faire appel à toutes les vertus de cette promiscuité en vase clos. Cette discipline, outre le fait qu’elle représente un apprentissage de la vie en communauté, est également une forme d’initiation à la grâce féminine, un rite de passage qui éduque, contraint les corps mais aussi les esprits à un âge où ces derniers ne sont plus trop synchrones et cherchent à s’émanciper. En ce sens, les très beaux plans sous l’eau révèlent la face cachée du ballet : à savoir, les efforts que déploient ces jeunes nageuses pour que la perfection s’accomplisse en surface, face au public. Coté cœur et désirs, c’est aussi le dessous des choses qui est une fois de plus dévoilé. Et quand les mots peinent à sortir, des douches aux vestiaires, ce sont les corps nus affirmés ou maladroits qui s’expriment, sont exposés, donnent chair au parcours initiatique de ces trois jeunes filles qui se cherchent, s’éprouvent, s’aiment et se tourmentent, incertaines de vouloir perdre leur virginité, redoutant plus que tout de se noyer en se jetant dans le grand bain.

L'effet aquatique - Solveig Anspach, 2016. Distr. LePacte L'effet aquatique - Solveig Anspach, 2016. Distr. LePacte

C’est encore une femme Solveig Anspach d’origine franco-islandaise qui invitera en 2016 la piscine au cœur d’une comédie romantique. Présenté au dernier Festival de Cannes en l’absence de sa réalisatrice, disparue des suites d’un cancer en aout 2015, L’effet aquatique raconte l’histoire d’un jeune homme qui a le coup de foudre pour une jeune femme exerçant la profession de maître-nageuse. Malgré qu'il sache nager, pour tenter de la séduire, Samir (Samir Guesmi) décide de prendre des cours de natation avec Agathe (Florence Loiret-Caille). La piscine municipale de Montreuil devient le territoire de la séduction entre deux personnages que tout semble opposer : lui, est aussi grand, maladroit et mat de peau, qu’elle est gracile, garçonne et pâlotte. Le lieu de brassées devient le lieu de brassage où les corps quelque soient leur nature ou culture sont égaux dans leur quasi nudité, soumis à la même ligne de flottaison. Espace de neutralité, où l’élément liquide efface les traces et fusionne les êtres. Les très belles scènes subaquatiques subliment leur approche à la manière d’un ballet amoureux, la réalisatrice jouant habilement de la fluidité de ce terrain propice au lâcher prise. Et Solveig Anspach de renverser au passage, non sans malice, les codes établis hommes/femmes. Ici, la plus faible en apparence coache le plus fort (moulé dans un affligeant maillot orange orné de palmiers). Suprême ironie, le prétendant ira jusqu’à suivre sa dulcinée « au bout du monde », en terre de glace pour un incongru séminaire international de maîtres-nageurs.
Une fois de plus, la piscine cristallise les passions et nos mœurs, qui à l’heure du mondialisme, cherchent leurs marques. La voilà en bain de jouvence sociétal. Mieux que la toile web, condamnée à n’être que virtuelle, ce bain public lui, offre son espace ouvert incitant ainsi au contact charnel. Et derrière la légèreté d’une idylle à l’eau de chlore, L’effet aquatique tente l’aventure d’un monde affranchi de l’apesanteur actuelle en partant d’une histoire simple pour nous offrir sur le mode d’une comédie fantasque une utopie à taille humaine. Le prix décerné lors de la Quinzaine des réalisateurs de Cannes n’a rien d’un hommage posthume : il récompense cette façon de se jeter à l’eau dans le grand bassin et l’attachant binôme d’acteurs dont la complicité avait été rodée dans le précédent film de Solveig Anspach Queen of Montreuil.

Écrit par

Olivier Marro