cinema

Ecran blanc, ecran bleu 1/3 - Piscinéma

par Olivier Marro

Quand la piscine s’invite au cinéma, ce n’est pas qu’une histoire d’eau. C’est un écran bleu dans l’écran blanc, une mise en abîme de la fiction qui a vu se dénouer bien des intrigues au fil de plusieurs générations de réalisateurs. Divan de psychanalyste, Théâtre antique « liquide », espace d’enjeu social, ou linceul hollywoodien, si ces eaux paisibles et domestiques viennent parfois à se troubler, c’est souvent pour faire remonter à la surface tout ce qui a été enfoui.

A l’orée du XXème siècle, les premiers bains ne seront pas maritimes pour l’aristocratie qui tient ses distances avec le rivage et ses « insolations sablonneuses ». Mais la mode est aux sports, au culte du corps et au retour à la nature. Alors les piscines creusent leurs trous et la Riviera, nouvel Eldorado des nantis, n’est pas en reste. Entre avant-garde et exotisme, la piscine fait ses premiers pas dans le septième art.

Men sana incorpore sano

Après le machinisme triomphant de la Révolution industrielle, l’eugénisme souffle un vent de fraîcheur et recrute dans les classes élevées de la société. Golf, tennis, équitation et bien sûr, natation faisant rimer santé et élégance. Dans leur villégiature azuréenne à Hyères, bâtie par l’architecte Mallet Stevens, les époux Noailles reçoivent leurs invités entre leur salle de squash et la piscine pour des séances revigorantes de culture physique en plein air. Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes hyper actifs, se sont entichés d’un art nouveau : le cinématographe. En 1928, ils demandent à Jacques Manuel - assistant de Marcel l’Herbier - de réaliser un film Biceps et Bijoux pour leur propre salle privée parisienne et leurs proches. Monté comme un film de famille enrichi d’une histoire où les Noailles jouent le rôle de voleurs de bijoux, le scénario décrit une longue course poursuite à la Chaplin incluant une séance piscine et gymnastique. L’année suivante, les Noailles sollicitent le photographe Man Ray - auteur des portraits de Marie-Laure - afin de réaliser un autre film d’art à Hyères où l’esthétique surréaliste percutera le monde rationnel cubiste, ce sera Le mystère du château de dé. Bien sûr, la fameuse piscine couverte de la villa sera mise à contribution durant une bonne dizaine de minutes, Man Ray s’attardant en plusieurs « tableaux » sur les « déités des eaux vives » (que Matisse découpera lui au retour de la piscine du Palm Beach) filmant ainsi de jeunes naïades s’adonnant en toute innocence à des jeux d’eau et autres acrobaties aquatiques.

Jean Taris, Roi de l’eau - Jean Vigo, 1931. Jean Taris, Roi de l’eau - Jean Vigo, 1931.

La leçon de natation

En 1931, Jean Vigo qui vient de tourner "A propos de Nice" sacrifie à son tour la mode en investissant la piscine du Club de France et en braquant sa caméra sur un champion olympique de natation. Mais Jean Taris, Roi de l’eau est un ballet plus viril, le metteur en scène nous conviant à une leçon de natation. On y découvre sous tous les angles possibles - y compris en caméra sous-marine - les prouesses en nage libre de ce sportif de haut niveau. Champion de France à 34 reprises qui contribua au développement de la nage alternative et donna son nom à quatre piscines municipales en France dont à Paris et Montpellier. Ce documentaire de 9 minutes participa à la vulgarisation de la natation auprès des scolaires tout en révélant une esthétique remarquable due aux innovations techniques apportées par Vigo (gros plans et images ralenties sur le corps du nageur). Loin d’être académique, cette leçon de natation met en exergue la volonté du réalisateur : le plaisir évident que de pouvoir jouer avec les prises de vue en intercalant au montage performances sportives, scénettes cocasses et plans sophistiqués, le tout empreint d’une poésie de l’élément liquide qui aura du inspirer Cocteau.
Côté bande son, il fait se côtoyer phases de silence profond et bruits de nage amplifiée, sublimant ainsi l’univers sonore du nageur qui évolue alternativement la tête sous l’eau et hors de l’eau ! Mais bientôt, la piscine se démocratise et devient pour la bourgeoisie symbole de réussite et de prospérité. Le grand écran s'empare quant à lui de cette nouvelle icône à des fins moins angéliques.

Écrit par

Olivier Marro