art

Bienvenue dans le monde de l’image mouvement

par Patrice Maniglier

L'art n'est pas un domaine particulier de choses ; c'est une manière particulière de faire les choses. N'importe quoi ou presque peut être fait artistiquement. C'est pourquoi les artistes contemporains ont investi le monde. L'art n'est pas une réalité séparée, une sorte d'au-delà, le dernier étage du paradis de la culture ; c’est une manière de tourner autrement notre réalité d'ici bas, l'introduction d'une différence vagabonde, la mobilisation gratuite des puissances du nouveau.

Rien n'est plus commun aujourd'hui que les images en mouvement. Vidéos amateurs de l'anniversaire d’une petite cousine sur la plage ou du passage à tabac d’un camarade de lutte sur la place Tahrir ou sur celle de la République, films d'entreprise ou clips musicaux, publicités audio-visuelles ou captations infrarouges emportées sur des missiles, installations dans les musées ou projections de festival, tutorials sur Internet ou journal télévisé, l'image-mouvement est désormais partout dans notre réalité quotidienne. L’art audiovisuel ne saurait être seulement un genre particulier parmi toutes ces images. Il doit être une manière de les aborder qui peut les transformer toutes, jusqu'à les rendre éventuellement méconnaissables. Il peut y avoir une manière artistique de faire un clip publicitaire pour Smartphone comme de faire une installation vidéo. Elle renouvellera peut-être le genre qu’elle a investi ; elle communiquera forcément avec toutes les autres image-mouvements contemporaines, nous obligeant à réfléchir sur de nouvelles bases à ce que sont ces images.

Car il faut bien dire qu’il y a une grande incertitude sur ce point. On savait ce qu’était le cinéma ; on ne sait pas ce qu’est l’image-mobile. Les supports de l’image ont tellement évolué depuis quelques années – vidéo, télévision, installations, Internet, Smartphones, tablettes, projections urbaines – qu’il est devenu impossible de définir ces images par un médium.

Entre les images qu’on emporte avec soi sur son téléphone, voire qui s’adaptent automatiquement à différents formats (tablettes, ordinateurs, etc.), et celles qui, au contraire, ont des conditions de projection si précises qu’elles sont presque des sculptures (comme les œuvres de Bill Viola par exemple), il y a un monde. Littéralement : un univers habitable. C’est ce monde que MOVIMENTA veut rassembler en posant une question simple : quelles sont, parmi ces images, celles qui témoignent de la plus grande exigence de précision et de créativité quant à la manière dont ce qu’on montre s’ordonne à la manière dont on le montre ? L’art des images en mouvement est peut-être cet art qui ajoute, à tout ce que l’art cinématographique avait exploré (cadrage, montage, etc.), la dimension de l’espace où l’image devient visible ?

Il y aurait ainsi tout un art de l’image-mouvement qui est précisément l’effort pour expérimenter les nouages qui s’imposent entre le contenu d’une image et le dispositif qui la produit : pour telle image, vaut-il mieux un écran de télévision ou une projection sur une façade de rue ? En plein jour ou au cœur de la nuit ? Diffusée en masse sur les réseaux ou au contraire attachée à un lieu précis dont elle ne saurait être séparée ?

MOVIMENTA a pour ambition de donner lieu à cette question. Comme les images-mouvements n’ont plus de lieu unique (comme l’étaient encore la salle de cinéma ou le téléviseur), il faut investir l’espace public pour qu’elle ait un sens : il faut mettre sur le même plan telle vidéo visible dans la salle obscure d’un musée avec tel événement de projection sur une foule dansant dans une place publique. L’image-mouvement devient ainsi le point d’articulation entre l’art, l’industrie et la politique : MOVIMENTA sera donc à la fois une compétition internationale, une fête urbaine et des rencontres professionnelles « Art & technologie ».

Les images projetées dans la ville donneront lieu à une véritable fête urbaine. On verra des films partout dans la ville. Mais ceux qui participeront à cette fête sauront aussi que cet événement est en relation avec un autre, beaucoup plus intime, auquel ils seront également invités, et où il s’agit de réfléchir, avec toute l’exigence critique nécessaire, aux formes inventives et profondes d’images mobiles, bref à un festival. Enfin, les participants de la compétition internationale auront la curiosité d’aller voir les dernières innovations en matière de diffusion ou de captures d’image. Une fête, un festival, des rencontres professionnelles. La ville, l’art, l’innovation. Tel est le triptyque de MOVIMENTA.

Il y a là un enjeu de politique de la culture au sens le plus haut. Il s’agit de reconstruire une capacité critique dans le grand public. Le philosophe Walter Benjamin remarquait dans les années trente que les masses semblaient avoir abdiqué toute capacité critique à l’égard des œuvres de la haute culture, mais qu’elles le retrouvaient au cinéma et dans le sport. Là, nous nous sentions tous de nouveau également le droit d’apprécier et de juger, non pas seulement d’admirer ou de rejeter ; là chacun pouvait de nouveau articuler son arbitraire subjectif à des critères valables pour tous, autrement dit pratiquer ce qui s’appelle le goût.

MOVIMENTA repose sur un pari similaire : les images mobiles sont aujourd’hui le lieu où la capacité critique de tous peut retrouver ses droits. Ce n’est plus le cinéma ; c’est l’image-mobile, dans toutes ses dimensions. Mais il faut pour cela leur donner un espace où elles peuvent s’exprimer ensemble dans toute leur diversité et réfléchir sur leurs communes conditions artistiques, technologiques et politiques. MOVIMENTA sera le premier plateau où pourront cohabiter toutes les images mobiles à la fois dans une réflexion exigeante sur elles-mêmes et dans l’expérience du plaisir partagé.

A travers les images mobiles se joue une question plus vaste : qu’est-ce qui finalement nous rassemble ? Car le monde des images mobiles est en vérité notre monde : il est urgent de savoir ce qui lui donne un peu d’unité. A chaque siècle ses publics : au XVIIIe et au XIXe siècle, c’était le théâtre ; au XXe siècle, c’était le cinéma. Gageons qu’au XXIe ce seront les images-mobiles dans toute leur diversité. A nous de trouver la forme qui convient à ce public. A nous de lui permettre de se réunir et de se reconnaître dans une seule et même manifestation.

Une telle ambition ne saurait se faire aujourd’hui sans la conscience inquiète du caractère fini et irremplaçable de ce monde dans sa réalité physique – autrement dit de la Terre. Une Terre déjà surchauffée et trop éclairée a-t-elle besoin qu’on y dépense encore plus d’énergie pour quelques images de plus ? MOVIMENTA se veut une manifestation singulière en cela qu’elle n’évite pas la question radicale de sa propre nécessité au regard des immenses enjeux de notre temps. Quand le monde brûle de trop dépenser, ne faudrait-il pas plutôt ne rien faire, plutôt qu’ajouter un signe de plus ?

A cette question, il n’est qu’une réponse : il faut montrer qu’on peut vivre aussi bien et même mieux en cessant d’épuiser la Terre. MOVIMENTA ne sera pas seulement une manifestation soucieuse de minimiser son impact écologique ; elle cherchera à maximiser notre capacité à imaginer un monde sans carbone. Qu’est-ce que la lumière, après tout, sinon l’énergie rendue visible ? Quoi de plus urgent, donc, que d’apprendre à produire une lumière qui ne cache pas derrière l’éblouissement de ses rayons le sombre nuage de carbone qu’elle recrache ?

Pour cela, MOVIMENTA mettra en avant toute innovation qui permettra que l’énergie dont nos images sont faites ne soit pas puisée une fois pour toutes dans nos sous-sols et perdue à jamais, mais qu’elle ne soit qu’empruntée à la chaleur et la lumière comme au vent et à la mer. Cela peut passer, par exemple, par le soutien à un projet de mobilier urbain constitué de bornes solaires qui permettraient de recharger nos technologies mobiles, à l’usage d’écrans phosphorescents qui renverraient la lumière qu’ils ont accumulée le jour. MOVIMENTA encourage aussi les pouvoirs publics à nous aider à redécouvrir la nuit au cœur de nos villes, nécessaire pour que certaines images apparaissent, quitte à diminuer l’éclairage public. MOVIMENTA enfin parie sur la capacité de l’art à nous donner ce dont nous avons le plus besoin pour affronter ce monde inquiet de sa propre énergie : l’imagination. En ouvrant aussi largement que possible la question des supports des images mobiles, en appelant à l’alliance de l’art et de l’industrie, MOVIMENTA veut nous inviter non seulement à nous interroger sur ce que sont les images-mobiles, mais encore à prendre conscience qu’on ne sait pas encore de quelle lumière les images de l’avenir seront faites.

Écrit par

Patrice Maniglier